Ma petite française présentation et extrait

Laissez-moi vous parler de « Ma petite Française » :

 (vidéo réalisée par Sébastien Carbonnier)

Extraits du livre : 

Nous, le Mur, on ne le voyait même plus. Le temps l’avait rendu invisible. On ne voulait rien savoir. Quand un étranger nous demandait dans la rue « où est le Mur ? », on répondait invariablement « toujours tout droit ! ». Pour beaucoup, cette construction était vécue comme un aboutissement de l’inexorable, une fin inévitable dans la Guerre Froide. L’habitude avait brisé les consciences, pire, elle effaçait les douleurs. Combien d’amis, de parents pour certains, avions-nous laissés de l’autre côté ?

Quel sentiment curieux que celui d’être étranger à soi-même. Se dire : « Mon cousin, mon camarade de classe, mon ancien voisin, vit à quelques mètres seulement – nous pouvons même nous entendre en criant par dessus le béton, nous avons grandi ensemble, nous parlons une langue commune, nous sommes du même sang – or lui, appartient à une nation différente, un autre pays. » Pour nous rencontrer, il fallait franchir des barrières, répondre à des questionnaires, être fouillés, toisés, par des soldats, jouer les enfants modèles, bien sages, au poste frontière. Parfois, oui, c’était vraiment étrange.

Je n’étais pas vraiment d’accord avec tout cela. Mais comment faire autrement ?

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J’avais dix-sept ans, poursuit Ellen. Que sait-on à cet âge là ? On est bardé de certitudes, de vérités forgées dans le monde reclus de son imaginaire. On ignore tout de la vie, même si on croit déjà l’appréhender. On essaye de comprendre ce qui est en train de se jouer, entre ce qui est possible pour demain et ce qui ne l’est déjà plus. Un océan s’ouvrait à moi, celui de mon existence, avec la crainte de l’inconnu et l’excitation de construire. De ma province, je ne croyais pas aux livres qui disaient le malheur du monde. Je ne voulais pas accepter que des hommes puissent se déchirer.

— C’est pour cela que vous avez choisi de venir étudier à Berlin ?

— En partie, oui. Pour visualiser ce mur de la honte dont mes professeurs m’avaient brossé le terrible portrait. C’est drôle, je suis née quelques mois avant sa construction. Il existait entre lui et moi une sorte de lien invisible, comme si je l’avais porté en moi par nature, hors de ma volonté. Dans le fond, c’est le destin qui a conduit mes pas jusqu’ici.

— Ce fut un choc ?

— Oui et non, mon cher David. Forcément oui, parce qu’on se retrouve face à une monstruosité de l’Histoire qui a écartelé un peuple en deux. Du jour au lendemain des parents séparés, des ouvriers sans travail, des femmes privées de leurs enfants. Aujourd’hui encore j’en ai la chair de poule rien que d’y penser. »

Ellen s’attarde un instant, derrière la fixité de son regard, sur ce qu’elle revoit dans son souvenir. Cette toute première fois où elle a touché de sa paume tiède le froid du béton, avec le plat de la main.

C’était près d’une église de brique rouge, près de Bethaniendamm, je crois.

Avec ma chère Olga.

Rien que d’y penser…

Elle reprend :

« Et puis non, parce que le choc est venu après, il est venu ailleurs. La jeune fille que j’étais fut brutalement mise face à ses sentiments, face à la réalité sociale, face à la différence culturelle.

« J’ai compris que l’argent sépare, que la haine nait des écarts que la vie vous inflige. Je ne voulais pas choisir entre mes amis, Sloan arrivée au monde avec une cuiller en or dans la bouche, et Andreas simple infirmier au revenu misérable. Eux, se détestaient viscéralement.

« J’ai constaté comment un abîme peut éloigner deux êtres qui partagent leur quotidien dans une incompréhension totale. Entre Olga et Karl, les gens qui m’hébergeaient, c’était l’agression comme unique moyen de communication, un langage réduit au plus court. On se dit le nécessaire, jamais l’essentiel. Surtout pas que l’on est heureux d’avoir passé vingt ou trente ans, ou plus, avec l’autre. Que l’on a besoin de lui, alors que c’est une évidence. L’autre, qui devient un ennemi de chaque instant après avoir été choisi comme le partenaire pour l’éternité. C’est incompréhensible.

« J’ai vu que les cultures peuvent séparer au lieu de rapprocher. Lorsque Temel, un jeune Turc tombé fou amoureux de moi, a voulu m’épouser et m’emmener vivre à Izmir, je l’ai violemment repoussé. Comment aurais-je pu abandonner ma vie à peine entamée pour devenir la chose de ce garçon ? »

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