42km195 présentation et extrait

couverture flammarion

La quatrième de couverture :

« Courir est mon plaisir. Une échappée belle à portée de jambes. Courir est un besoin. Une bulle qui suspend la vie. Courir offre une liberté insolente. Une ligne de fuite. Mais courir peut rendre prisonnier. Car l’addiction guette. Moi, courir m’a sauvé. »

Pendant 42 km 195, le héros emmène le lecteur sur le parcours mythique du marathon de Paris, kilomètre après kilomètre. Ce roman est aussi un voyage historique depuis la bataille de Marathon, un tour du monde de 42 courses parmi les plus réputées de la planète, une promenade philosophique dans la tête d’un sportif, et une aventure humaine faite des élans, des doutes, des joies et des douleurs d’un coureur pas comme les autres.

Dans ce roman singulier qui emporte sans jamais s’essouffler, le journaliste de France Info Bernard Thomasson nous dévoile une de ses passions. Auteur de plusieurs romans et d’un recueil de nouvelles, il a couru près de 20 marathons dans le monde.

Un extrait :

KM 1

Autour de moi, dans l’avant-dernier sas, celui des plus de quatre heures, la tension monte. Ça piaffe d’impatience, ça s’excite, ça donne de la voix. Au loin, les meilleurs galopent déjà. Mais pour nous, cinq bonnes minutes en piétinant sont nécessaires avant d’atteindre le point zéro. Autant que le héros du roman La Ligne bleue : «Les premiers sont partis, les autres font du sur-place. Quatre minutes trente, que Max décompte de son temps avant de franchir la vraie ligne.» Mettre en branle quarante mille individus n’est pas une mince affaire.

Durant cette lente progression, c’est la valse des vêtements. Les vieux tee-shirts, les vestes de survêtement qu’on ne portera plus, les sweats usés volent au-dessus des têtes et des grillages pour atterrir sur les trottoirs des Champs-Élysées. Chacun jette les ultimes écorces qui auront permis de garder les muscles au chaud. Rien n’est perdu : une armada de bénévoles récupère tous ces textiles pour des associations qui les recycleront.

Les plus aguerris arborent fièrement un poncho thermique, fourni par leur club. Sinon – et je m’en amuse durant les interminables minutes qui précèdent le coup de pistolet libérateur –, le grand classique du départ de course reste le sac-poubelle. Percé pour la tête et les bras, il recouvre tout le corps jusqu’au bas des jambes. Sauf chez les plus-d’un-mètre-quatre-vingts comme moi dont les chevilles demeurent à l’air libre. De l’inconvénient d’être grand pour courir.

Cet effeuillage multicolore porte le symbole de la mise à nu du coureur. À partir de maintenant, sans protection aucune, ce dernier soumet son corps à l’effort. Seul, face à lui-même et aux éléments extérieurs, il s’engage dans le combat pour lequel il a consenti tant de sacrifices, tant d’heures de préparation, de mois d’entraînement. On ne peut plus compter que sur soi pour embrasser le parcours merveilleux. Car il y a de l’émerveillement dans un tel défi, du rêve, du conte de fées. C’est presque irréel. Pouvoir dire : «Je l’ai fait.» Malgré toute l’inutilité de la démarche. Il est des gestes que l’on accomplit uniquement pour démontrer qu’on en est capable.

Jean Baudrillard a écrit que «le marathon est une forme de suicide démonstratif, de suicide publicitaire». Mais pour prouver quoi ? Le philosophe s’interroge : «Faut-il continuellement faire la preuve de sa propre vie ? Étrange signe de faiblesse, signe d’un fanatisme nouveau, celui de la performance sans visage, celui d’une évidence sans fin.»

Moi, je sais pourquoi je suis là. J’ai tant enduré, tant désespéré puis espéré, vu mon existence s’éloigner puis revenir, côtoyé la mort de si près, que oui, n’en déplaise au grand penseur, je dois faire la preuve de ma propre vie. De ma nouvelle vie. Au sens propre du terme, cette course m’est vitale.

Dans la masse en mouvement autour de moi, chaque homme et chaque femme, quels que soient son âge ou sa condition, a sa très bonne raison pour s’aligner en haut d’une avenue qui lui annonce des heures difficiles. De cette masse en mouvement jaillit une force incroyable. Non seulement par la clameur qui accompagne la détonation, mais aussi par l’enthousiasme partagé, la joie communicative, le sentiment de solidarité et de bonheur. Une force de vie inouïe.

Je n’avais jamais connu cela. Je le ressens dans les mots d’encouragement que chacun s’adresse. Je le lis dans les regards brillants. Je l’entends dans les sourires qu’on échange, même entre inconnus. Je le perçois dans les rires. Ces rires, parfois un peu crispés à s’imaginer le saut dans l’inconnu, mais le plus souvent heureux. On se tape sur l’épaule, on se lance des œillades, on se prodigue un dernier conseil.

Mon cœur s’emballe. Un peu. Pas trop. Juste assez pour me prévenir qu’il est prêt, qu’il compte sur moi autant que je compte sur lui, qu’il va m’accompagner jusqu’au bout. Pour me rappeler qu’il faudra surveiller le tempo du début à la fin, bien penser à tout ce qui a été prévu au fil des kilomètres. Pour me rappeler surtout que d’autres cœurs battent à l’unisson, marquant l’amour qui m’entoure: Manon, mon soleil depuis plus de vingt ans ; Rafaël, qui m’a vu grandir à ces côtés ; Alain, l’homme aux doigts d’or sans qui je ne serais pas là et qui va suivre ma course sur son écran ; Emy, mon coach individuel depuis plus de deux ans.

Au moment de franchir enfin la ligne de départ – dans le concert des milliers de bips sonores que lâchent les puces attachées aux chaussures en passant sur le fil magnétique au sol (ce qui donnera le temps net exact à l’arrivée) –, une bouffée m’envahit. L’émotion me gagne, les larmes me montent aux yeux. Comme Benedict Maverick à Prague…

*

«“Mille tours et mille clochers.” La ville a miraculeusement échappé aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Elle reste un livre d’histoire ouvert qu’il faut prendre le temps de lire en dehors de la course. Car le tracé – qui flirte tout du long avec celui de la rivière tels deux fils tissés – frôle le cimetière juif mais sans donner à le voir, ne grimpe pas jusqu’au château où Kafka habita dans la Ruelle d’Or, ne s’enfonce pas dans les méandres de Staré Město, le centre historique, même si le départ et l’arrivée occupent la Vieille Place avec son hôtel de ville et son horloge astronomique (non homologuée pour enregistrer les temps officiels). Au moins, le parcours emprunte-t-il le pont Charles, encadré de ses grandes statues et lampadaires à l’ancienne, qui offre en venant de Mála Strana une vue imprenable sur la cité.

»À huit reprises au total, les coureurs franchissent la Vltava, cette rivière qui prend sa source sur le versant oriental de la montagne Noire, sillonne la Bohême, et va se noyer dans l’Elbe après plus de quatre cents kilomètres de bons et loyaux services. On la connaît mieux sous le nom de Moldau. La Moldau est un poème symphonique de Bedřich Smetana, qui démarre par des volutes de flûtes et de hautbois entrecoupées de pincements de cordes comme un léger ruisseau, puis s’élance noblement avec violoncelles et violons tel un fleuve devenu majestueux, avant de se déchaîner autour des cymbales, bugles et trompettes en un bouillonnement des flots.

»Entendre cette musique-là, juste après le pistolet du départ, diffusée tout au long du premier kilomètre par de puissants haut-parleurs, est un véritable choc. Au-delà des simples frissons. Le cœur accélère. Les yeux s’embuent. Les foulées s’accordent au tempo de l’orchestre. L’esprit vagabonde déjà. On a oublié la course, les conditions météo, les crampes à venir. On vole littéralement en suivant les élans de Smetana. Tout le peloton devient un fleuve humain qui coule ses eaux dans le vrai : marathon et Vltava entremêlés.»

*

La descente des Champs-Élysées est moins lyrique que la traversée de Prague. Mais elle ne manque pas de charme non plus, ni d’émotion. Dévaler cette immense artère réservée d’ordinaire à un intense trafic. Entrer dans la transe du cadencement des chaussures qui martèlent le bitume en lieu et place des bruits de moteurs, crissements de pneus et autres klaxons. Quelle singulière conquête de la plus belle avenue du monde ! Je savoure le moment en m’efforçant de ne pas me laisser, comme Maverick à Prague, emporter par le trouble.

«Méfie-toi du premier kilomètre, m’a prévenu un ancien. Il est terrible parce qu’il donne envie de foncer, de prendre de l’avance sur le tempo qu’on vise, surtout en pente douce comme sur les Champs. La fraîcheur du corps le permet, mais ce serait une grave erreur.

— Faut-il se retenir ?

— Si tu es loin à l’arrière, cela se fera naturellement, parce qu’avec beaucoup de monde, le démarrage est plutôt lent. Mais si tu as un peu de place devant toi, que tu sens tes jambes si impatientes qu’elles te poussent à accélérer, dans ce cas-là, en effet, retiens-toi. Moi je respecte mon timing à la seconde. Cinq minutes au “kilo”. Pas moins. C’est autant d’énergie en réserve pour la suite. Et la garantie de mes 3 h 30 au final.»

Fort de ces conseils avisés, je respecte ma propre consigne : six minutes et trois secondes au passage du panneau « Km 1 ». Je me suis dépêché d’aller lentement…

0 réponse sur “42km195 présentation et extrait”

  1. Bonsoir Bernard,
    Je viens de terminer votre livre que je trouve riche en émotions. Coureur amateur mais interdit de compétition suite à des problèmes cardiaques, je me suis téléporté à travers vous. Opération à venir et course à supprimer. Heureusement il y a la lecture.
    Encore merci

    1. Bonjour.
      Merci pour votre témoignage, qui me touche d’autant que vous avez senti une proximité supplémentaire avec mon personnage. Courage à vous pour l’opération, et vous pourrez ensuite, je vous le souhaite, trottiner à nouveau ? Juste pour le plaisir. Mais c’est vrai que la lecture est une autre source de bonheur.
      Très bonnes fêtes à vous et à vos proches.
      Amitiés.
      Bernard

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