Je voulais vous donner des nouvelles présentation et extrait

Un extrait de « Je voulais vous donner des nouvelles »

Sous la chaleur estivale, les petits fours transpiraient autant que ceux qui tentaient d’y accéder. Le buffet ne manquait pourtant pas de corps, alignant moult promesses toutes plus alléchantes les unes que les autres. Maki au foie gras et à la mangue. Crémeux de polenta à la tomate confite. Pain polaire au filet de dinde fumé et à la Savora. Brochettes de jambon d’York ananas. Attelets de cubes de gruyère à la dauphinoise. Petits feuilletés aux saveurs mélangées. Rosace de jambon cru au chèvre frais. Cascade de langoustine. Roulade de tortillas au pastrami. Bref, rien que les entrées auraient suffi à apaiser tout un régiment. Néanmoins, la crainte de ne pas pouvoir goûter à tout induisait une ineffable bousculade, inutile, et à vrai dire éhontée, en ce lieu mythique de la République. D’autant que cette précipita- tion ridiculisait ceux qui y libéraient leur instinct grégaire : poli- tiques de tous horizons, personnalités illustres de la société civile, stars des magazines people, sportifs de haut niveau, journalistes renommés, artistes très populaires ou au contraire très élitistes, militaires exceptionnellement étoilés. Toute l’illusion du pouvoir en place s’amassait là, après avoir fait souvent des pieds et des mains pour obtenir un carton, car tel était l’endroit où il fallait ABSOLUMENT être vu : la garden-party du 14 Juillet.

Chris traçait son chemin de croix dans cette foule compacte qui, par vagues plus ou moins structurées, tentait d’approcher au plus près le chef de l’État. Pour nombre d’invités en effet, une seule priorité en ce jour rare : parvenir à croiser furtivement le regard du président. Mieux encore, donner l’illusion de lui glisser subrepticement une parole. Mention spéciale aux tenaces qui, arrivés à courte distance, réussissaient un geste, un semblant de poignée de main, ou simplement, et ce n’était déjà pas si mal, une tape amicale sur l’épaule. Le summum bien sûr aux privilégiés qui lui arrachaient une minute ou deux d’entre- tien direct. Objectif inavoué, mais perceptible dans l’attitude de chacun. Sinon, à la vérité, quel intérêt de venir frayer parmi l’assemblée des pires ego du gotha national ? La remarque, effleurant l’esprit de Chris, le fit sourire. Fidèle de cette grand-messe dans les jardins du palais présidentiel – il n’en avait manqué aucune depuis dix-sept ans –, il savait que, si le public variait chaque année, les comportements s’avéraient immuables. Au fil de ces dix-sept années, trois locataires de l’Élysée étaient passés à la trappe. Lui, demeurait dans la place.

Accrédité par la présidence de la République, le journaliste appartenait au cercle restreint de ceux qui suivaient au quotidien les faits et gestes du First Man. Ce grand commandeur, catalyseur de toutes les crispations du pays depuis son élection au suffrage universel, dont la dernière livraison ne cessait de rabâcher son amour pour le travail, pour le pays, pour son métier, et pour lui-même ! Chris connaissait l’homme mieux que personne. Ils se tutoyaient depuis plus de dix ans, à l’époque de leurs premières campagnes électorales, l’un à la tribune, l’autre au commentaire. Combien de fois, d’ailleurs, a-t-il été reproché au chroniqueur une forme de connivence, là où ne s’inscrivait à ses yeux qu’une inévitable proximité.

Aussi, fatigué de la foule en cette chaleur accablante de plein été, il ne suivait pas le mouvement naturel de la masse humaine vers l’hôte des lieux, ou vers les petits-fours, mais recherchait plutôt un peu de fraîcheur sous les arbres du jardin.

– Vous aussi, les canards vous fascinent ?

Chris sursauta. Dans le fond du parc, il avait trouvé refuge près du bassin où barbotaient les descendants de Mitterrand. La question lui était soufflée par une créature de rêve, vêtue d’une robe légère sans falbalas, une de ces femmes de papier glacé ou de grand écran hollywoodien, qui n’avait rien à envier ni à Penelope Cruz ni à Kylie Minogue. Le journaliste se fendit d’un malicieux sourire :

– Dans quel sens dois-je prendre le mot canard ?

Pour toute réponse, un éclat de rire projeta jusqu’à lui un effluve entêtant, légèrement poivré, d’un raffinement parfaitement adapté à la tenue vestimentaire de madame beauté fatale. Le parfum capiteux ajouta :

– Votre sens de l’à-propos n’est donc pas légendaire ! Elle appuya le sien, de propos, d’un regard de braise à faire tomber tous les hommes, des plus tristes aux plus gays. Du coup, Chris ne trouva qu’un piteux remerciement à rétorquer, privé un instant de son habituel sens de la repartie et de son élégance du dialogue. L’inconnue en profita pour enchaîner :

– Je ne manque aucun de vos éditos. Quelle plume ! Cette manière d’offrir aux mots le plaisir de pouvoir s’enchaîner à eux sans parvenir à s’en libérer, de capturer littéralement !

Elle gloussa incongrûment, et reprit très vite :

– Oui, c’est ça ! Suivre vos phrases sans respirer, s’aliéner au texte, ne plus s’en détacher. Votre écriture est démoniaque monsieur Lesueur. Et sur la forme, et sur le fond. Vous ne loupez personne !

– C’est un peu mon métier, madame. Madame… ?

– Portal, mais appelez-moi Raphaëlle, vous voulez bien ?

Comment refuser en effet de pénétrer, avant même de la connaître, dans l’intimité prénominale d’une personne affichant sans pudeur un corps aussi séduisant. Elle était typiquement le genre de femme du monde attirée par une garden-party comme un papillon par la lumière. Mais aussi le type de femme auquel Chris ne pouvait prétendre avoir accès. Son talent de chroniqueur compensait sa non-beauté (son âge moyennement mûr ne lui avait pas encore accordé d’accéder à la laideur). Légèrement grassouillet, le journaliste n’alignait pas une taille de rugbyman, ni les biceps d’un gladiateur. Il arborait plutôt le muscle rabougri et l’allure mollassonne. D’une complexion noueuse, il était très ramassé sur lui-même, à la limite du bossu. Heureusement, sa coupe de cheveux impeccable et ses costumes taillés à l’italienne, imposés par son lien avec la présidence, sauvaient les apparences.

– Portal ? Comme le Goncourt ?

– C’est mon mari.

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